▒ 01
Je ne crois pas au design neutre. Cette neutralité prétendue est elle-même une position : celle de l’oppresseur qui nomme sa domination comme ordre naturel des choses. Chaque forme que je produis cherche à prendre position. Chaque interface organise des rapports de pouvoir. Derrière une typographie, un bouton, une image, il y a toujours un choix politique. Le design ne consiste pas à embellir le réel : il décide, consciemment ou non, de la manière dont ce réel fonctionne et au profit de qui il fonctionne.
▒ 02
Je fais du design comme on fabrique des outils d’émancipation. Pas pour décorer le monde, mais pour le rendre lisible : et ce qui est rendu lisible peut être contesté, transformé, renversé. Un livre peut être un instrument d’émancipation. Une affiche peut être une prise de position collective. Un schéma peut devenir une arme intellectuelle entre les mains de ceux qui, sans lui, ne voyaient pas les structures qui les organisaient. Le rôle du designer n’est pas de produire des formes élégantes pour des systèmes oppressifs. Son rôle est de rendre visible ce qui se cache.
▒ 03
Je parle, j’écris et je travaille depuis un endroit précis. Un atelier, une maison, une forêt. Un territoire rural où l’autonomie n’est pas un slogan mais une nécessité vécue, où les objets doivent durer, où les infrastructures révèlent leur fragilité. Ce territoire m’oblige à une forme de praxis que les studios des métropoles ne permettent pas : la réflexion ne peut se séparer de la conception et de la production. Le design doit quitter les tours vitrées. Il doit revenir dans les garages, les granges, les ateliers : les lieux où l’on fabrique et où l’on comprend que la matière résiste.
▒ 04
Je refuse le design décoratif, le design corporate, le design qui maquille les systèmes d’exploitation pour les rendre acceptables. Trop nombreux sont les designers qui, résigné, œuvrent aux techniques de la déshumanisation : chargés de rendre désirables des dispositifs de surveillance, de dépendance et de contrôle. Le design ne doit pas adoucir ces structures. Il doit les rendre lisibles.
▒ 05
Nous vivons désormais dans un monde d’images opérationnelles : des images qui ne sont plus faites pour être vues mais pour calculer, surveiller, guider des automates, déclencher des décisions automatisées. Ce glissement n’est pas anodin. Il signifie que le visuel est devenu une infrastructure de pouvoir. Ignorer cela, c’est abandonner le terrain à ceux qui l’occupent déjà.
▒ 06
Face à ces dispositifs, le design doit retrouver une fonction ancienne : la ruse, le détournement, la tactique. Comprendre les machines pour les infiltrer. Produire des formes capables d’ouvrir des brèches dans des architectures fermées. Publier, transmettre, fabriquer des outils de compréhension collective. Un livre, un manuel, un atlas sont aussi des actes de dialogue : des formes qui permettent à d’autres de nommer leur monde et, en le nommant, de commencer à le transformer.
▒ 07
Je crois aux formes simples, lisibles, reproductibles. Un design efficace est un design qui circule : un fichier que l’on peut copier, un objet que l’on peut fabriquer, une idée que l’on peut transmettre et s’approprier. Dans un monde de plateformes fermées et d’infrastructures centralisées, produire des formes ouvertes est un acte politique.
▒ 08
Ce que je cherche à être et à transmettre, c’est être à la fois artisan, développeur, éditeur, auteur, illustrateur, amateur, cartographe, chercheur, professeur. Quelqu’un capable de comprendre les systèmes, les machines autant que les images, les protocoles autant que les formes. Quelqu’un qui refuse la séparation entre la pensée et la fabrication, entre la critique et la construction.
▒ 09
Je fais du design depuis un territoire et pour un monde réel. Depuis un atelier, une forêt, un réseau de personnes qui cherchent à construire des formes d’autonomie concrète.